17/11/2015 14:11 par Sinfonia
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17/11/2015 14:05 par Sinfonia
« S'il est un fait étrange et inexplicable, c'est bien qu'une créature douée
d'intelligence et de sensibilité reste toujours assise sur la même opinion, toujours
cohérente avec elle-même. Tout se transforme continuellement, dans notre corps
aussi et par conséquent dans notre cerveau. Alors, comment, sinon pour cause
de maladie, tomber et retomber dans cette anomalie de vouloir penser
aujourd'hui la même chose qu'hier, alors que non seulement le cerveau
d'aujourd'hui n'est déjà plus celui d'hier mais que même le jour d'aujourd'hui n'est
pas celui d'hier ? Être cohérent est une maladie, un atavisme peut-être ; cela
remonte à des ancêtres animaux, à un stade de leur évolution où cette disgrâce
était naturelle.
Un être doté de nerfs moderne, d'une intelligence sans œillères, d'une sensibilité
en éveil, a le devoir cérébral de changer d'opinion et de certitude plusieurs fois
par jour.
L'homme discipliné et cultivé fait de son intelligence les miroirs du milieu ambiant
transitoire ; il est républicain le matin, monarchiste au crépuscule ; athée sous un
soleil éclatant et catholique transmontain à certaines heures d'ombre et de
silence ; et ne jurant que par Mallarmé à ces moments de la tombée de la nuit sur
la ville où éclosent les lumières, il doit sentir que tout le symbolisme est une
invention de fou quand, solitaire devant la mer, il ne sait plus que l’Odyssée.
Des convictions profondes, seuls en ont les êtres superficiels. Ceux qui ne font
pas attention aux choses, ne les voient guère que pour ne pas s'y cogner, ceux-là
sont toujours du même avis, ils sont tout d'une pièce et cohérents. Ils sont du bois
dont se servent la politique et la religion, c'est pourquoi ils brûlent si mal devant la
Vérité et la Vie.
Quand nous éveillerons-nous à la juste notion que politique, religion et vie en
société ne sont que des degrés inférieurs et plébéiens de l'esthétique —
l'esthétique de ceux qui ne sont pas capables d'en avoir une ? Ce n'est que
lorsqu'une humanité libérée des préjugés de la sincérité et de la cohérence aura
habitué ses sensations à vivre indépendantes, qu'on pourra atteindre, dans la vie,
un semblant de beauté, d'élégance et de sincérité. »
Fernando Pessoa, Tiré de Chronique de la vie qui passe, 5 avril 1915.
